l'association

Il n'est pas facile, pour un auteur Franc-Comtois, de trouver un éditeur qui accepte de publier ses livres. Je vous épargne le couplet sur les génies méconnus, les illustres auteurs à compte d'auteur (Rimbaud, Verlaine, Proust, Stendhal, Poe, Joyce...), tout cela est superbement présenté dans un livre d'Umberto Eco, le Pendule de Foucault. Plutôt que de continuer à essuyer des refus un peu démoralisants, il m'a semblé plus commode de créer une association pour répondre à ce besoin d'être lu.
Celle-ci ne dégage bien entendu aucun bénéfice, mais l'excédent apparaissant sur le compte de résultats est aussitôt réinvesti dans l'édition d'un ouvrage à paraître ou dans la réédition d'un livre épuisé.

Les ressources de cette association viennent de la vente des livres et de recettes encaissées lors des soirées-lecture que j'anime quelquefois. Je lis alors des extraits de mes ouvrages et aussi, fréquemment, des nouvelles inédites dont certaines sont en ligne sur ce blog.

Enfin, en novembre 2011, un second auteur est venu se joindre au catalogue du Lézard Vert :
Régis Di Giorgio, auteur d'un roman dont le premier tome vient de paraître : Germain. (le labyrinthe)
Que dire sinon que ce livre mérite grandement d'être publié et que le Lézard frétille de joie de pouvoir y contribuer...

Pour me contacter :

François Hegwein 16, rue du 11 novembre 25700 VALENTIGNEY téléphone : 03 81 37 82 97
email : francois.hegwein@wanadoo.fr

au catalogue :
Régis Di Giorgio Germain, le labyrinthe 2011. 264 p. 12 €

François Hegwein Contes et Nouvelles de la Vallée des Terres Blanches 164 p 9 €

Nouvelles de Terres Blanches et d'ailleurs 144 p 9 €
L'envers du Décoré 132 p 9 €

Les Histoires vraies du Facteur Paul 158 p 12 €
Les Charbonniers du Petit Lomont 128 p 12 €

Eldorado 258 p 13,50 €

Légendes d'hiver 164 p 12 €

Fumées d'usine 128 p 12 €

Contes, parlotes et racontotes 136 p 15 €

Histoires de masques et de bouteilles 156 p 12 €

Les cahiers d'écolier 100 p 9 €

Deux classeurs de collégien 128 p 9 €


Pour un aperçu de ces livres : voir les articles d'avril 2010 sur le blog.


dimanche 7 octobre 2018

les petits métiers



Quand un facteur doit distribuer le courrier sur une nouvelle tournée, il est d’usage de le faire accompagner pendant deux jours par un autre qui la connaît bien. Ce guide provisoire lui en signale les particularités, les pièges, parfois, comme les homonymes prompts à dégainer une réclamation, les chiens méchants, les points d’eau et même les arrêts-pipi en cas de détresse. Cela s’appelle les jours de doublure. C’est ainsi que, en 1982, votre serviteur qui venait d’être nommé à Seloncourt fut mis en doublure avec les facteurs titulaires de la petite ville. J’ai raconté ailleurs les deux vénérables aînés du groupe, Georges et Joseph, ainsi que la Blonde, la Brune et mon ami Philippe. Ce n’est que plus tard qu’Alain et Christian, puis d’autres plus jeunes, se joignirent à nous. Philippe me fit connaître le centre-ville et la rue du Général Leclerc, puis de Berne, jusqu’à la petite enclave des Essarts sur la commune d’Hérimoncourt. Il fut pour moi une sorte de passeur, moins âgé que les deux aînés (pensez, ils avaient 55 ans, les pauvres vieux !), mais avec une expérience du métier et surtout une connaissance de Seloncourt que je n’avais évidemment pas. 

Philippe me montra donc tout ce que j’avais à savoir pour le remplacer pendant ses congés sans faire trop de bêtises. Deux fois, il m’invita à sa table, dans un des blocs de Berne. Mais ces deux jours de doublure furent émaillés d’incidents drolatiques et de petits tableaux insolites. Ce fut aussi un voyage dans le passé de Seloncourt, et pour commencer avec un nom de rue. En effet, au moment du classement de la tournée, je tombai en arrêt devant une lettre dont le nom de rue ne figurait pas sur le cahier de tournée.
–            Philippe, qu’est-ce que c’est que ça, rue du tramway ? C’est une erreur ?
Et mon mentor de m’expliquer que, jadis, un train parcourait la vallée jusqu’à Hérimoncourt. C’est-à-dire que, depuis le rond-point d’entrée dans notre ville, là où se trouvait le magasin d’articles de sport Nétillard, jusqu’aux Essarts et au café Beureux, à la sortie du virage de Berne, tout ce que nous appelons rue d’Audincourt, rue du Général Leclerc puis rue de Berne c’était la rue du tramway. Ce mot de tramway me fit rêver. J’en avais emprunté un bien longtemps auparavant, à Nancy, et je me souvenais des wagons grinçants à chaque courbe, des rails au milieu de la chaussée, du receveur qui nous délivrait nos billets, mais il s’agissait là d’un tramway électrique. Le TVH, lui, carburait à la vapeur comme les trains que j’avais vus jusque dans les années 60, les trains dans lesquels j’avais voyagé quand j’étais gosse. C’est tout un monde ferroviaire qui se réveillait dans ma mémoire. Un monde d’odeurs, car l’odeur soufrée de la fumée de charbon est inoubliable. Inoubliables aussi les escarbilles voltigeant dans le sillage de la locomotive, escarbilles dont l’une se ficha un jour dans l’un de mes yeux, et que nous eûmes bien du mal à extraire. Un monde de bruits, avec le halètement de la loco et les grincements des roues et des attelages, et le sifflet avertissant de l’arrivée des trains. Un monde plein de métiers, contrôleurs, receveurs, mécaniciens et chauffeurs au visage noirci par le charbon. Certains de ces métiers existent toujours, d’autres ont disparu, et d’autres ont été tellement transformés qu’on n’est pas sûr qu’ils existent encore.

Sur la tournée de Philippe, je vis pas mal de petites usines et commerces fermés mais aussi une ferme où nous fûmes accueillis par une oie. La ferme de la Panse, la ferme Huguenin, vivait sa cessation progressive d’activité, comme on dit dans le monde salarié, mais les gens plus âgés que moi en gardaient un souvenir très vivace.
Nombreux étaient ceux qui, enfants, avaient été chercher le lait tous les jours dans un pot de camp, ainsi appelait-on, chez moi, le bidon d’aluminium destiné à cet usage.

Il arriva aussi un incident comique alors que nous avions posé nos deux vélos contre un mur, à côté du Bar Français, chez le Baby Pourchot comme disait Philippe. Les guidons tournèrent et les deux vélos se retrouvèrent par terre, répandant le courrier sur le sol. Il n’y avait pas à l’époque ces espèces de déambulateurs montés sur la roue avant, ainsi qu’on le voit sur les vélos électriques d’aujourd’hui. Mais, par contre, on pouvait s’arrêter boire un coup avec les gens. C’est en sortant du bar que nous découvrîmes nos deux bécanes emmêlées. Pris de fou-rire, nous étions en train de contempler le désastre quand Madame Abel, la receveuse de l’époque, passant par là, nous interpella :
–            eh bien, messieurs, ça vous amuse ?

Mais c’est sur la tournée de Georges, rue du château d’eau, que je fis la rencontre la plus propre à me faire rêver. En bas de la rue, sur le côté gauche, peu après le restaurant le Cygne où nous allions parfois manger entre facteurs, je vis une enseigne : Café du cinéma. Georges me confirma qu’il y avait eu jadis un cinéma à cette adresse. Il n’en fallait pas plus pour mettre en route mon imagination. Je me représentais les Seloncourtois endimanchés, se rendant dans la salle obscure pour y suivre un feuilleton à épisodes, Judex ou l’Affaire du Courrier de Lyon.
La chanson de Boris Vian, « le cinématographe », vint accompagner ces rêveries. 

Quand j’avais six ans 
La première fois
 
Que papa m’emm'na au cinéma
 
Moi je trouvais ça
 
Plus palpitant que n’importe quoi
 
Y avait sur l’écran 
Des drôl's de gars 
Des moustachus 
Des fiers à bras
 
Des qui s’entretuent
 
Chaqu’ fois qu’i trouvent
 
Un cheveu dans l’plat
 
Un piano jouait des choses d’atmosphère
 
Guillaum' Tell ou l’grand air du Trouvère
 
Et tout le public
 
En frémissant
 
Se passionnait pour ces braves gens
 
Ça coûtait pas cher
 
On en avait pour ses trois francs
 

Bon, ce n’était peut-être pas tout à fait comme ça dans la salle Beley, puis derrière le café Bulle, mais je crois que, pendant quelques décennies, toutes les salles de cinéma des petites villes devaient avoir un air de famille tout comme, pardonnez-moi la comparaison, les paroissiens à la messe du dimanche. Et puis, une à une, les salles de cinéma ont fermé.
Restent les grands complexes multisalles, qui n’ont plus grand-chose à voir avec les cinés d’autrefois, ceux de Boris Vian, ceux de ma jeunesse, ceux de nos parents. Et, par-ci par-là, un cinéma ambulant, animé par un apôtre de la cause, ou un rare monument qui résiste, comme le Foyer à Pont-de-Roide. Il n’y a plus guère que le foot et les enterrements pour rassembler les gens. Et l’expo des Amis du Vieux Seloncourt, bien entendu.

Il m’a fallu plusieurs minutes pour vous raconter tout ce que ce cinéma déserté avait remué en moi mais, ce jour-là, en doublure avec Georges, cette rêverie elle-même n’avait pris qu’une poignée de secondes. Assez cependant pour que celui-ci me récrie :
–            hé ! qu’est-ce que t’attends ? Je vais te montrer où on met le courrier du Pasteur Engramer.
Le courrier était dans ma sacoche. Georges m’indiquait simplement où je devais le mettre.
–            j’ai une lettre adressée à... Grob.
–            c’est le pasteur d’avant. Mets-là dans la boîte, ils feront suivre. 

Puis nous enfilâmes la rue Neuve, où il me montra l’usine Boehm, et, quelques dizaines de maisons plus loin, la rue de l’Espérance.
–            Viens, on va chez la mère Glardon.
Au bout de la rue, une fenêtre s’ouvrit au premier étage. Une très vieille dame nous récria à propos de courrier, puis partit chercher quelque chose. Elle revint avec un petit rouleau de papier qu’elle nous lança. Il contenait de la menue monnaie, dont le total ne devait pas dépasser un franc. Georges se confondit en remerciements empressés. Une fois repartis, il me donna quelques explications. Comme nous, la vieille dame avait été factrice, il y avait bien longtemps.  Sur une très ancienne photo, on pouvait même la voir faire sa tournée en tirant une luge, au temps où les hivers étaient plus enneigés que de nos jours. 

À la fin de la tournée, au moment de la reddition de comptes, tous les facteurs et factrices étaient là, moins pressés que le matin. En effet, contrairement à moi qui devais attendre d’être remonté à Blamont pour déjeuner, alors qu’il était souvent plus de 14 heures, mes collègues, qui habitaient Seloncourt, avaient mangé chez eux. Ils étaient plus enclins à discuter, à condition de n’être pas absorbés par des opérations récalcitrantes et des comptes qui ne tombaient pas juste. C’est alors que je pouvais poser mes questions et ils évoquaient volontiers leurs souvenirs. C’est ainsi que défilèrent les portraits du Caïffa, du magnin, de la cardeuse de matelas, de la ramoneuse, petits métiers disparus aujourd’hui. Vous tous, mes Amis du Vieux Seloncourt, vous savez de qui je parle mais, pour ceux qui ne seraient pas nés ici, je vais donner de plus amples précisions.

Dans les lacets de la rue du Bannot, avant d’être en haut de la côte, je passais devant les maisons Bourlier au rez-de-chaussée de l’une desquelles demeurait une dame, je n’ose pas dire une vieille dame à cause de sa stature imposante, pour laquelle je m’étais pris d’amitié. C’était elle, la ramoneuse de jadis, mais elle avait aussi fendu du bois pour des particuliers et exercé tout ce qui lui permettait d’améliorer l’ordinaire de ses six enfants. Il ne fallait pas trop compter sur les maris.

Le Caïffa, c’était une sorte d’épicier ambulant. Il poussait une charrette peinte à l’enseigne « au Planteur de Caïffa ». La première fois que j’ai entendu prononcer ce mot exotique, c’est en découvrant la tournée 4, celle du Haut-des-Roches, du nouveau Criolet comme on dit ici. Pour un facteur fraîchement débarqué de la région parisienne, il fallait un gros effort de traduction quand je demandais à mes collègues. La rue du Général Leclerc était, comme je l’ai dit, la rue du tramway. Mais le lotissement des Longeroies était le nouveau Criolet. L’école Marcel Levin était l’école des garçons et l’école Louise Michel l’école des filles, alors que je ne voyais que deux écoles mixtes, parisien que j’étais. Le garage Comment, c’était chez la Dédée. La rue du Côteau Clerc c’était la rue de chez Wetstein. Et pour la rue Cuvier, c’était la rue derrière la maison du Caïffa. Ben oui, la maison dans la cour de laquelle il y avait un petit entrepôt autrefois utilisé par l’épicier ambulant « au planteur de Caïffa ». Au diable les vrais noms des rues et les vrais noms des gens, la géographie de mes collègues utilisait une nomenclature inaccessible aux étrangers. Sans doute avec quelque malice, pour voir le petit nouveau ouvrir de grands yeux paumés, pour avoir la petite satisfaction de l’amener à poser des questions dont les réponses étaient, pour tous ses collègues, évidentes.

En continuant la rue du Bannot, on arrivait à la maison du Facteur Faivre, sage retraité mais qui, jadis, avait été un personnage haut en couleur en comparaison duquel les facteurs d’aujourd’hui étaient de sobres enfants de chœur. Et, juste à côté, on m’indiqua la maison du magnin. Nouveau mystère. Il s’agissait d’un rétameur, raccommodeur de casseroles percées, qui exerçait dans un vaste secteur comportant le plateau de Blamont.

Je n’ai pas connu la cardeuse de matelas de Seloncourt, mais j’ai encore le souvenir vivace d’un cardeur de Pont-de-Roide, qui exerçait devant les maisons où on lui confiait un matelas à rénover. Je revois ces peignes menaçants et l’espèce d’étoupe qui enflait comme de la barbe à papa à mesure qu’on la travaillait.

Mais, dans les métiers en voie de raréfaction, il y avait aussi les bistrots. On dit que Seloncourt était la ville aux trente usines, j’ai même entendu quarante usines, mais combien de bistrots avaient fleuri dans ses rues ? Bon, pour différentes raisons, on ne va peut-être pas trop pleurer les bistrots. Mais combien de pensions de famille ou d’hôtels qui logeaient à pied et à cheval ? On me conta des anecdotes truculentes, les tapages ou les vols de bicyclette survenus chez la Mère Toussey ou dans la rue des Combes, pardon, la rue des Auges. La vie des ouvriers de ces trente usines ne devait guère ressembler à celle des ouvriers d’aujourd’hui. J’essaye de l’imaginer et j’ai l’impression d’être un archéologue tellement ces gens me semblent lointains, presque aussi lointains que les Gaulois ou les chevaliers de mes livres d’histoire. Pourtant, dans mon métier, j’en ai rencontré, des gens qui ont connu cela. J’étais encore jeune et eux déjà âgés, et bien souvent ils m’ont raconté leurs souvenirs, comme s’ils voulaient que leur vie ne se perde pas dans l’oubli. Dans l’amnésie qui accompagne la course galopante au dernier progrès technique, au dernier smartphone, au dernier SUV ou 4x4 sorti des chaînes.

Le métier que j’ai exercé pendant 28 ans, ce n’était pas le même en 1980 et aujourd’hui. Je partais en tournée avec, en bandoulière, une lourde sacoche financière, et en particulier pour ce qu’on appelait « les mandats du 20 », les retraites payées le 20 du mois. J’entrais chez les anciens pour verser leur pension en espèces sonnantes et trébuchantes, je parlais avec eux, je buvais une petite goutte ou un pernod. 
En hiver, il y avait de la neige, beaucoup de neige. Avant de partir, on prenait ensemble un bon casse-croûte, avec de la charcuterie et du vin rouge, et à notre retour de tournée les dames du guichet nous accueillaient en nous réconfortant par un bon café bien chaud et des paroles aimables. Je ne vais pas vous ennuyer avec l’évocation de ces moments du passé, que j’ai déjà racontés dans un livre. Mais comment ne pas comparer avec les facteurs d’aujourd’hui, qui préparent leur courrier dans un local industriel, séparés à jamais de leurs collègues du guichet qui ne font même plus partie de la même direction…

Facteurs qui distribuent à des kilomètres de ce local, sur leurs vélos électriques, coiffés de casques de coureurs cyclistes, qui portent des tonnes de papier mais plus de cartes de vœux, plus de lettres de famille, plus de mandats, presque plus de cartes postales. Qui se font réprimander s’ils bavardent en tournée. Qu’on fait souffler dans le ballon pour vérifier qu’ils n’ont pas bu un canon avec les usagers, pardon, les clients.
Lesquels clients ne peuvent plus aller à la poste de leur ville pour demander qu’on leur garde un objet pendant leur absence, ou pour récupérer une lettre qu’ils ont mise dans la boîte en oubliant de l’affranchir ou d’y joindre un document.

Les facteurs d’aujourd’hui qu’on change de rue et de quartier au gré des nécessités du planning, au mépris des liens qui auraient pu se tisser avec la population ou plutôt, pour empêcher que ces liens ne se tissent. Ou alors, des liens tarifés et réglementés. C’est tout un monde différent de celui des facteurs du temps jadis, madame Glardon ou le facteur court sur pattes qu’on surnommait « la Lune », qui montait distribuer à pied jusqu’à Bondeval, au temps où la Poste-Télégraphe était dans la rue du tramway.

Je sais bien qu’il n’y avait pas que du bon dans ces années-là. Pour beaucoup, il y avait la faim, le froid, les maladies, les injustices. Il y a eu les guerres. Mais il y avait encore des métiers. Jadis, le vrai mot pour mon métier était « facteur de lettres ». Ça sonne un peu comme « facteur d’orgues », parce que ces lettres, je les triais, je les classais ; quand je relevais une boîte, je les redressais, c’est-à-dire que je les mettais dans le même sens, timbre en haut à droite. J’estimais leur poids d’une main sûre pour vérifier qu’elles étaient suffisamment affranchies, je déchiffrais les adresses manuscrites même quand elles étaient presque illisibles. Maintenant, on porte des tonnes de papier trié par des machines, et des paquets achetés par correspondance au lieu d’être achetés chez des commerçants. En attendant que ce soient des drones qui les livrent. 

Et, pour ce qui est des métiers, on nous apprend que nous sommes tous interchangeables, qu’on doit être flexible et prêt à changer constamment de pays et de profession. Qu’il est contre-productif d’être attaché à son pays, à son village, à son quartier, ainsi qu’à ses collègues et au métier que les anciens nous ont transmis. D’ailleurs, les anciens n’ont plus rien d’utile à transmettre, ils ne comprennent rien aux smartphones ni aux imprimantes 3-D. Les anciens posent les 4 opérations en utilisant les tables de multiplication qu’ils connaissent par cœur au lieu de sortir la calculette et regardent les cartes routières au lieu d’écouter le GPS.

C’est peut-être ça, cette expérience, ce savoir, cette transmission, que regrettaient ces retraités qui me parlaient du passé.
Le temps où il y avait des forgerons, des paysans, des magnins, des facteurs, des ramoneurs, des colporteurs à l’enseigne du Planteur de Caïffa, des rempailleurs de chaises, des vanniers, des cardeuses de matelas, des quincailliers et des libraires. Il y avait un emploi pour chacun et tous ces gens se parlaient davantage qu’aujourd’hui quand ils avaient recours les uns aux autres. Je ne veux pas idéaliser cette époque, mais ce petit monde n’avait pas que des défauts. Je crois que ce serait une grosse erreur que d’oublier tous ces métiers d’autrefois.

Il y a pourtant un métier qui n’a pas disparu du paysage de nos villes : c’est le métier de coiffeur. Un soir de calendriers, j’ai longuement parlé avec Raymond Frieden, 3 rue des Combes, pardonnez cette déformation professionnelle qui me fait citer automatiquement les adresses... Il coupait encore les cheveux de ses anciens clients, devenus des amis, malgré ses mains qui tremblaient, parce que des liens se tissent entre le coiffeur et son client.

On parle, on échange parfois des potins ou des nouvelles du pays, il arrive que l’on se confie comme à confesse ou chez le médecin, mais avec plus de naturel, car le coiffeur n’intimide pas autant que le curé ou le docteur. Ainsi, certains coiffeurs sont pleins de sagesse et d’humanité, pas tous, bien sûr, mais ils ont un poste d’observation privilégié pour que cela arrive. C’est sans doute très ancien, ça remonte aux grands primates qui se toilettent mutuellement pour renforcer les liens de la tribu. Ce n’est pas rien, que de se s’abandonner entre les mains d’un homme qui se tient derrière vous armé d’un rasoir ! Il faut une grande confiance. Les coiffeurs ont leur titre de noblesse, c’est le très célèbre Figaro de Beaumarchais. Il y a de grands coiffeurs, j’en connais même un que sa haute taille et son séjour en Amérique ont fait surnommer Manhattan. 
Raymond Frieden me parla, ce soir d’hiver, d’un soldat allemand qui avait remarqué son nom de famille et lui avait dit d’une voix triste :
–            Ach ! Frieden ! Wann kommt der Frieden ? 
Quand vient la paix ?

J’en ai croisé d’autres, des coiffeurs, et même des coiffeuses, et je crois que les machines et les ordinateurs ne sont pas près de les remplacer. Il en reste encore, de ces métiers que le progrès n’a pas étouffés. Il suffit d’aller au marché acheter des poireaux chez un maraîcher, de s’arrêter ensuite à la boulangerie. Pour les gens pressés, jeunes ou moins jeunes, d’aller manger une pizza ou un kebab dans un petit restaurant du coin. Bon, Ce n’est pas la cuisine de Simone Gélin, la soupe et les plats mijotés qu’elle servait à la Terrasse, pour les ouvriers, les routiers et les facteurs, mais ça s’y apparente.

En cherchant bien, on va trouver des vanniers et des rempailleurs de chaises, mais ces artisans sont plus nomades que seloncourtois. Et des chauffeurs de bus, des agents de police, un curé, un pasteur, des médecins. Des facteurs même s’ils n’ont plus grand-chose à voir avec ceux de jadis. Des maçons, des plâtriers, des garagistes. Des jardiniers, des plombiers, des couvreurs. Des instituteurs et des marchands de journaux. Tout n’a pas été avalé par internet et la grande distribution, si on regarde bien. Mais il faut bien protéger ceux qui nous restent, parce que ce n’est pas la bousculade pour les remplacer quand ils partent en retraite. C’est beau, un métier, ce n’est pas seulement une source de revenus, et il ne faut pas seulement regarder les métiers par la lorgnette de la productivité et du « combien ça coûte ». Un métier, c’est notre place dans la société, c’est par lui que nous tissons des liens avec les autres gens.
Ce qui sort de nos mains, ce n’est pas seulement un produit, que l’on juge avec des chiffres. C’est un don que nous faisons à la collectivité, en offrant le meilleur de nous-mêmes et du savoir-faire que nous ont transmis nos aînés.

Voilà, chers amis, ce que m’évoque cette exposition sur la découverte des métiers anciens. Au lieu d’un conte qui vous aurait distrait, j’ai fait une petite galerie de portraits, une exposition en paroles. Le jeune facteur que j’évoquais au début de ce propos a travaillé jusqu’à devenir grisonnant et à restituer vélo et uniforme à la poste. Le métier a tellement changé qu’il n’a pas pu transmettre grand-chose à ses successeurs, mais espérons que les générations qui nous suivent trouveront de l’intérêt à découvrir tous ces métiers anciens, qui font partie de nous autant que les monuments, les temples, les églises et les vestiges du temps passé.



Seloncourt, le 7 octobre 2018